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Mon Blog de publication sur le monde sénoufo et l'histoire du peuplement de la Côte d'Ivoire.

Publié le par M'BRAH KOUAKOU DESIRE

Peuple traditionnellement agriculteur, la majorité des peuples sénoufo de la Côte d’Ivoire ont adopté le matriarcat. Formé à partir du Latin « Mater » qui signifie mère et « arkhein » pouvoir, le matriarcat est défini comme étant un régime d’organisation sociale dans lequel la femme joue un rôle politique et sociale prépondérant. C’est en effet un droit maternel qui confère à la mère toute l’autorité parentale légale sur l’enfant. La pratique du matriarcat dans la société agraire répondait au souci de conserver le patrimoine dans le giron familial. Elle s’explique par le fait que l’enfant né de la sœur du point de vue culturel est naturellement de la famille en question, donc faisant réellement parti du lignage, contrairement au fils biologique dont la filiation était difficilement prouvée.

De ce fait, chez les Sénoufo matrilinéaires, le père biologique est étranger dans la famille, cédant à la demande impérative de la tradition la gestion de ses progénitures au frère de son épouse, autrement dit l’oncle de ses enfants. C’est ce dernier qui s’occupe de l’éducation de ses neveux, de leur alimentation et de leur santé, sans s’en référer à leur père. Ils sont l’apanage exclusif du frère de leur mère. En retour, les neveux sont à la disposition de ce dernier, ils travaillent dans ses champs et s’occupent de ses troupeaux.  Du coup, ils connaissent parfaitement tous ses biens, héritage qui leur reviendra de droit selon la tradition au décès de l’oncle. L’épouse et les enfants de l’oncle maternel n’ont aucunement droit à cet héritage appelé ‘’Korgo’’. Ses enfants sont appelés à faire valoir leur droit du côté de leur oncle maternel. Le mode de désignation des héritiers est ainsi fixé par l’idéologie de la société sénoufo. Cette tradition prend tout son sens dans une société dont l’activité principale repose sur l’agriculture. Les neveux entretiennent leur héritage par le travail de la terre au côté de leur oncle maternel. La règle successorale est admise et acceptée de tous, la tradition veillant à sa stricte application.

Cependant, l’avènement en 1893 de la colonisation française en Côte d’Ivoire suscite des changements dans les habitudes de ses populations. Les enfants sont désormais appelés à fréquenter l’école du Blanc au détriment des champs, si ce n’est que durant les vacances scolaires. Le droit colonial introduit progressivement la notion d’individualisme dans la mentalité de ces apprenants. L’individualisme privilégie dorénavant les droits, les intérêts et la valeur de l’individu au détriment du groupe social. Dès lors, le droit coutumier en matière d’héritage est confronté au droit moderne. La Côte d’Ivoire indépendante se fait sienne le droit moderne à travers le code de la famille qui fixe les bases de la vocation héréditaire, à savoir la parenté et la qualité de conjoint. Désormais, en Côte d’Ivoire, l’héritage est l’affaire des enfants et du conjoint du défunt (Loi n°64-379 d’Octobre 1964). Le pays s’inscrit dans la modernité, un concept désignant l’idée d’agir en conformité avec son temps et non plus en fonction de valeurs considérées de facto comme ‘’dépassées’’. Bien que confuse, la modernité induit un changement de mentalité.

Tandis que le tribunal coutumier sénoufo applique les règles traditionnelles, la justice moderne ivoirienne s’érige en garant du droit moderne, d’où la naissance des conflits de succession dans les localités sénoufo. Les réalités historiques des XVIIIe, XIXe et XXe siècles ne sont plus les mêmes que celles du XXIe siècle. Les neveux, les potentiels héritiers du patrimoine de leur oncle maternel ne travaillent plus dans ses champs. D’ailleurs, ils sont de moins en moins à sa charge, la rareté des terres cultivables, les difficultés financières dues à la dévaluation du Franc CFA, l’éclatement de la famille élargie expliquent en partie cela. La tradition sénoufo semble désarmée devant les changements sociaux et économiques. La persistance dans certaines familles de la primauté des enfants de la sœur du défunt (les neveux) provoque de plus en plus des guéguerres entre le droit coutumier et la justice moderne.  Bien de souffrances naissent de ces conflits, les enfants biologiques et la veuve en sont généralement les victimes.

Faisant fi des changements sociaux, économiques, politiques et juridiques, les neveux revendiquent leur héritage offert gracieusement par la tradition. Des enfants et veuves sont dépouillés absolument des biens du défunt sans soutien. Pour ceux d’entre eux qui intentent un procès en justice, plane sur leurs têtes comme une épée de Damoclès   une menace immatérielle : la sorcellerie. Parfois, la veuve dissuade ses enfants d’un recours juridique car elle sait qu’un contentieux avec la famille maternelle de son mari peut en effet menacer la vie de ses enfants.

Le tribunal coutumier, de crainte de voir l’édifice social péricliter, a du mal à raisonner les neveux et leur mère qui plus que jamais s’accrochent à l’esprit de la tradition. Aujourd’hui, ce sont de nombreux conflits de succession que les chefs de canton ont à régler difficilement. Quant à la justice moderne, elle les met en déroute au profit des enfants biologiques de leur oncle maternel. Certaines familles sénoufo ont déjà accepté les normes successorales du droit moderne. Après les funérailles, des neveux abandonnent leur droit coutumier à la vue des réalités de l’époque au bénéfice des orphelins et de la veuve qui risquent de se retrouver dans la rue, donc dans la misère. D’autres acceptent l’héritage qu’ils gèrent au besoin pour le bien de la famille du défunt. Ce revirement, que dis-je, ce changement de mentalité est rejeté par des neveux fussent-ils des intellectuels qui brandissent un éventail de défenses contre une certaine désacralisation du matriarcat. Face à ces récalcitrants du changement, des chefs de famille de leur vivant optent pour les testaments, seuls recours juridiques pour mettre à l’abri du besoin leur famille après leur disparition.

Aucune tradition n’existe pour nuire à ses membres, bien au contraire, elle sert leurs intérêts. De même, aucune tradition reste figée. D’une société agraire, le pays sénoufo a connu des mutations majeures avec l’avènement de l’emploi, de la scolarisation, du droit moderne et du Christianisme. Consciente des bouleversements sociaux, culturels et économiques, la Côte d’Ivoire a encouragé une réforme de la succession. Le changement de mentalité est un processus certes lent mais irréversible. La famille moderne individualiste prend le pas sur la famille traditionnelle élargie. La déconstruction de l’héritage traditionnel ne remet nullement en cause le matriarcat qui demeure primordial pour le fonctionnement de la société sénoufo. Ce peuple bien que plongé dans la tradition, a la force nécessaire pour s’adapter parce que le conservatisme n’interdit aucunement l’adaptabilité et la réaction appropriée au changement.  

 

 

 

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Ma présentation

Kouakou Désiré M'BRAH est Enseignant Chercheur au département d'Histoire de l'Université Alassane Ouattara (Bouaké-Côte d'Ivoire). Ses recherches portent sur l'étude du peuple Sénoufo et sur l'histoire du peuplement de la Côte d'Ivoire. Il a son actif des articles sur les Niarafolo de Ferkessédougou, les Tiembara de Diawala et de Niéllé.

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